Contribution de Jean Lafont – « Quel parti pour l’écologie politique de transformation? »

Le texte qui suit est centré sur la question du parti et de son fonctionnement. C’est devenu
aujourd’hui le problème majeur d’EELV qui, plus encore que les errements de sa ligne politique
dans les dernières années, est en passe de le conduire à sa disparition, tant in a envenimé les
rapports internes et cassé les liens de confiance avec sa direction nationale. Le blocage répété de
toute tentative de bilan, dans lequel celle-ci reconnaîtrait ses responsabilités, laisse peu d’espoir
pour un sursaut.
Quel que soit l’avenir d’EELV, on ne pourra rien reconstruire sans faire un travail approfondi sur
ce que représente un parti écologiste aujourd’hui, à quoi il sert, comment il doit se situer dans la
société pour participer au combat contre un mode de production qui s’est imposé à l’échelle
mondiale et qui menace le devenir de l’humanité et du monde vivant dans son ensemble, si rien ne
vient arrêter sa marche.
Un bilan du passé, notamment des dernières années, s’impose. Ce texte n’a pas la prétention en
quelques pages de produire un bilan, qui ne pourrait d’ailleurs être que collectif. Il en esquisse
juste quelques pistes, sans s’appesantir sur les responsabilités des individus, en établissant le lien
entre la crise d’EELV et sa ligne politique. Ce lien entre la ligne politique et l’organisation
fonctionne dans les deux sens, car si l’organisation est le reflet de la ligne politique, elle l’influence
également en retour.
EELV n’est pas le seul parti qui s’interroge sur sa survie. D’autres partis l’ont connu avant lui, et
l’on voit à travers l’Europe l’ampleur du discrédit qui touche les partis dits socialistes. L’exemple
français est éloquent, la vitesse à laquelle le PS s’est effondré fait penser au phénomène de la
surfusion. Mais EELV est un parti qui se voulait différent des autres…
La violence de la crise systémique du capitalisme en Europe en 2008 a suscité des mouvements de
masses dans plusieurs pays du Sud, qui ont vu se créer de nouveaux partis en Grèce et en Espagne,
contestant le leadership d’une social-démocratie qui s’était déconsidérée. En même temps, on
observe, avec la montée des mouvements sociaux dans ces pays, et auparavant en Amérique latine ,
un renouveau de la pensée sur le pouvoir et l’organisation politique, avec la redécouverte de
Gramsci. Le débat est aussi posé en France, avec la création de la France insoumise, et il ne fait
sans doute que commencer.
Enfin, la montée des enjeux environnementaux avec notamment la question climatique oblige
désormais les écologistes à choisir leur camp. Certains l’ont déjà fait, en ralliant d’autres
organisations, selon un spectre assez large, montrant qu’il y a plusieurs visions de l’écologie
politique, qui ont désormais du mal à coexister. Sans doute la crise oblige-t-elle à clarifier les
positions. En ce qui me concerne, l’écologie politique est une écologie radicale, de rupture avec le
système économique dominant, comme avec tout productivisme. C’est dans cette perspective que
j’ai écrit ce texte, dans lequel je propose quelques caractéristiques-clés, qui devraient caractériser
un parti écologiste défendant cette écologie de transformation.
A travers ce texte, je souhaite d’abord ouvrir un débat. Le développement d’un parti de l’écologie
politique voulant vraiment peser dans la transition écologique et sociale ne pourra sans doute pas
faire l’économie de ces questions, qui se posent dans la pratique quotidienne.
*
* *
1. EELV, un parti en crise
EELV traverse depuis plusieurs années une crise, qui se traduit par un départ massif des adhérents,
une dégradation des relations internes et un sentiment croissant qu’il n’y a plus grand chose en
commun. Si certains de ces problèmes sont déjà anciens, ils se sont brutalement aggravés depuis le
congrès de Pantin en juin 2016.
Déjà, à ce congrès, la majorité sortante avait esquivé tout bilan et toute critique des événements qui
s’étaient produits dans les années précédentes, en 2011 et sous le quinquennat du président
Hollande, qui se révélaient désastreux pour le parti. Les résolutions prises à Pantin à une large
majorité ont pu apparaître aux yeux des certain.e.s comme une reconnaissance implicite des erreurs
qui avaient été commises. C’est ainsi qu’ont été actées la rupture avec le parti socialiste au niveau
national et l’affirmation d’une volonté d’indépendance d’EELV, qui devait se traduire par la présence
d’un candidat propre à l’élection présidentielle et à l’absence d’accord, même technique, avec le PS
pour les législatives. L’engagement de respecter les minorités, largement bafoué dans la désignation
des candidatures aux législatives de 2012, avait également été pris.
Il n’a pas fallu attendre longtemps pour constater qu’aucune de ces résolutions ne serait respectée.
Ce n’était certes pas nouveau, cela s’était déjà produit en 2012 avec la participation d’EELV au
gouvernement sans accord programmatique. Et les choix opérés pour les candidatures aux
législatives avaient conduit à un groupe parlementaire désuni, dont une partie des membres
n’hésitait pas à soutenir, sur des sujets majeurs, des positions opposées à celles du parti, ce qui nous
a fait le plus grand mal. Le slogan « gouverner autrement » s’était vite retourné contre EELV. Mais
cette fois, les méthodes utilisées pour faire valider le reniement des décisions du Congrès ont été
très loin dans la manipulation : retrait de notre candidat annoncé avant l’ouverture du vote, accord
législatif négocié avec l’appareil national du PS, alors qu’il était présenté aux électeurs/électrices
comme un accord avec la candidat Hamon, sans compter d’autres irrégularités.
Les résultats calamiteux des épisodes électoraux auraient dû normalement, conduire leurs premiers
responsables à un minimum d’auto-critique, mais on l’attend toujours et aucun bilan sérieux ne se
dessine en perspective. Simplement, le projet d’une alliance avec les troupes de Benoît Hamon,
fortement poussée par nos dirigeants1.
Cette situation conduit nombre de militant.e.s à quitter le parti, le plus souvent sur la pointe des
pieds, et déjà à éclater, pour rejoindre, les-un.e.s la France Insoumise, d’autres « En marche ».
2. Outre la responsabilité des personnes, conséquence de la ligne dominante d’écologie
d’accompagnement
Un certain nombre de militant.e.s avaient essayé à Pantin de lancer le débat sur le bilan des années
antérieures, en faisant le lien entre la ligne générale d’EELV – qu’on peut qualifier de ligne
d’accompagnement du système dominant, à travers essentiellement l’action dans les institutions – et
l’évolution de ce parti, qui avait largement perdu la radicalité de ses origines et dont le
fonctionnement s’était peu à peu bureaucratisé.
Au fil du temps, le pouvoir était passé peu à peu aux mains des élu.e.s et de leurs collaborateurs et
collaboratrices, une direction s’était consolidée, au point de se considérer comme la détentrice
naturelle du pouvoir, le Conseil fédéral n’assurait plus son rôle de direction du parti, le débat
politique et stratégique était devenu absent, les commissions voyaient leur rôle réduit et leur effectif
se réduire. Les groupes locaux, souvent impliqués dans les associations et les luttes locales et
1 Un projet poussé fortement, mais qui semble voué à de nombreux rebondissements
contribuant largement à l’image positive du parti, n’était pas valorisés et reconnus comme un atout
précieux pour la liaison entre le parti et sa base sociale. L’essentiel des préoccupations de l’appareil
était tourné vers les élections, mobilisant la plus grande part de l’énergie des membres du parti. Et
les courants, au lieu d’animer le débat interne, devenaient des machines au service de chefs de tente.
Les dernières années ont vu le rapport de forces interne se figer autour d’un clan qui s’est employé à
gérer le parti de manière bureaucratique, le considérant en quelque sorte comme sa propriété. Son
pouvoir s’est d’autant plus facilement maintenu que le départ des adhérent.e.s ne faisait que
renforcer le poids des élu.e.s et des cadres au sein du parti, base interne de ce clan. L’épisode
électoral de 2017 a précipité la crise qui couvait depuis plusieurs années déjà2.
Nous, écologistes, devons tirer les leçons de cet échec et repartir sur de nouvelles bases, quel que
soit le devenir d’EELV. L’analyse rapide que je viens de faire illustre le lien dialectique qui existe
entre la ligne d’un parti et son organisation, les deux s’influençant mutuellement.
Cette question est toujours actuelle, lorsque l’on voit le sort des partis politiques qui se sont voulus,
à des moments de leur histoire, des partis de transformation de la société au nom du socialisme ou
du communisme. Elle mérite que l’on s’y attarde un peu, au moment de s’orienter résolument vers
une écologie de transformation.
3. Le parti dans une stratégie de transformation
On comprend bien qu’un parti qui veut lutter contre le capitalisme mondialisé ne puisse pas être le
même qu’un parti qui se bat simplement pour en atténuer les conséquences, et qui considère que
pour cela, la voie royale se trouve dans la conquête des institutions et de l’appareil d’Etat existant.
L’histoire du mouvement ouvrier depuis la 2ème moitié du 19ème siècle est riche en débats et en
luttes d’émancipation qui, avec le recul que nous avons maintenant, se sont soldées finalement par
des échecs. Pour autant, elle apporte des enseignements majeurs pour nos combats présents. Et ce
n’est pas un hasard si, avec la crise systémique du capitalisme et le retour des mouvements sociaux,
nous observons des tentatives de renouveau de la pensée politique sur les voies du changement,
avec une redécouverte de Gramsci, dont la pensée parait très actuelle.
La période dans laquelle Gramsci a produit son œuvre était comparable, à plusieurs égards, à ce que
nous connaissons aujourd’hui dans nos pays d’Europe : une crise profonde en Europe à la sortie de
la 1ère guerre mondiale, la victoire des bolcheviks en Russie, un pays considéré comme arriéré,
tandis que les révolutions échouaient dans les pays (Allemagne, Italie) de capitalisme avancé. Ce
constat a conduit Gramsci à l’analyse que dans les sociétés de capitalisme avancé, la société civile,
fortement structurée, constituait « une solide chaîne de fortifications et de casemates, dont l’Etat
n’était que la tranchée la plus avancée », rendant la prise du pouvoir beaucoup plus difficile. Il en a
déduit que dans ces pays, la conquête du pouvoir d’Etat devait être précédée par une « guerre de
position », visant à conquérir l’hégémonie culturelle dans la société et à constituer un « bloc
historique » de la classe ouvrière et de ses alliés – on pourrait dire aujourd’hui à constituer un
« peuple ».
Ce « bloc historique » ou ce « peuple » ne sont pas donnés à l’avance, ils se constituent dans les
luttes, à travers l’expérience des masses elles-mêmes qui y participent et l’apport des organisations
2 Cette histoire n’est pas propre à EELV. On la retrouve dans toute l’évolution des partis de gauche qui ont connu une
absorption progressive dans le système dominant, à travers leur participation au pouvoir, même si le contexte était très
différent. On parlait alors de « crétinisme parlementaire », qui a joué un rôle important dans cette intégration, d’autant
plus qu’il devenait le seul mode d’action du parti.
politiques qui font corps avec elles. Avec les transformations du capitalisme, qui a étendu son
emprise sur l’ensemble de la vie sociale et sur les corps, qui s’accapare et détruit tout ce qui est
vivant et épuise les ressources naturelles, ces luttes recouvrent aujourd’hui des champs multiples,
au-delà des rapports capital/travail qui constituent le cœur du système et la base du pouvoir du
capital : les mouvements écologistes pour la justice climatique, la défense de la vie animale, la
défense des communs, etc ; les luttes féministes ; les mouvements altermondialistes et contre le
racisme ; les luttes pour la défense des libertés démocratiques, pour la transparence et une véritable
souveraineté populaire. A cela, il convient d’ajouter les nombreuses initiatives qui se développent à
l’échelon local, sur d’autres modes de produire et d’échanger dessinant des alternatives au
capitalisme.
Ces mouvements qui tendent à l’émancipation mobilisent des parties importantes de la population
mais ils achoppent souvent sur un manque de politique qui les laisse sous l’influence de la
bourgeoisie dirigeante3. Et pourtant, c’est là que se trouve le « peuple » potentiel, qui doit se
constituer en « bloc historique » hégémonique.
Comment doit agir un parti écologiste de transformation4 pour prendre toute sa part dans ce
combat ? Cette même question a traversé le mouvement ouvrier révolutionnaire, dans des
conditions historiques différentes de celles d’aujourd’hui, et c’est en réalité une question majeure.
L’idée d’un parti dirigeant et censé apporter de l’extérieur la « conscience de classe » a fait long feu,
il a été sanctionné par l’histoire. Pour autant, les partis actuels sont eux aussi en crise, pour des
raisons multiples – je dirai succinctement ici, en raison principalement de l’évolution de leur ligne
politique, qui les a conduits à trahir leur projet initial5 .
Je pense, pour ma part, que la forme parti qui domine aujourd’hui est dépassée, mais le problème
n’est pas un problème technique, qu’on pourrait résoudre par la multiplication des consultations par
internet. C’est d’abord un problème politique, celui du rapport du parti à la société et du rôle du parti
comme « intellectuel collectif »- et sur ces points aussi je me référerai aux analyses de Gramsci.
Le parti de transformation doit se concevoir comme un « secteur » du « peuple » en
construction, aux côtés des autres organisations dont celui-ci se dote – syndicats, associations
culturelles et sociales permanentes ou structures créées spontanément pour la durée d’une lutte. Sa
spécificité est de représenter à chaque instant les intérêts fondamentaux de ces classes dans
leur mouvement d’émancipation. Mais pour y parvenir, ce parti doit être capable de se mêler
activement à leur vie et à leurs combats et, à partir de la vie réelle, des préoccupations et des
besoins exprimés par les masses, de systématiser leur expérience et de la leur restituer.
C’est de cette manière que le parti peut jouer son rôle d’ « intellectuel organique » d’élever la
cohésion du « peuple » et sa conscience de représenter un mouvement historique vers une société
nouvelle6.
Cela fixe évidemment au parti des tâches auxquelles nous ne sommes pas habitués, et également
peu armés et nous éloigne de l’idée d’un parti focalisé sur l’élaboration de politiques publiques et la
conquête des institutions. Apprendre à partir de l’expérience des luttes ne va pas de soi, alors que
notre société a séparé le travail intellectuel de la pratique, avec le développement de la division du
travail. Cela ne va pas de soi non plus, lorsque l’on est très peu implanté dans les milieux
3 Cf. Alain Badiou dans « Un parcours grec » : « Les mouvements … achoppent sur le manque pur et simple de
politique, de sorte que leur destin est de se dissoudre dans le jeu dominant de la politique unique »
4 Je ne reprends pas les nombreux débats qui ont eu lieu au sein du mouvement ouvrier sur le rôle du parti
révolutionnaire. Je défends dans ce texte une position qui s’inspire largement de celle de Gramsci
5 Je parle ici des partis de «gauche ». La réalité est évidemment beaucoup plus complexe et ne résulte pas d’une cause
unique, et les partis n’ont pas tous évolué de la même manière. Il faut souligner aussi leur faiblesse théorique, le
poids des institutions bourgeoises qui les ont « absorbés », la concentration du pouvoir entre les mains de l’exécutif
et de la haute fonction publique. Mais ces facteurs interagissent – dans les deux sens – avec le fonctionnement du
parti, les rapports entre la direction et la base, la coupure entre les intellectuels et les masses.
6 Gramsci parle d’un « lien organique » avec les masses
populaires, notamment ouvriers, face aux contradictions permanentes entre la défense à court terme
de l’emploi et la nécessité d’engager la transition écologique. Ce changement de posture prendra
sans doute du temps. Une raison de plus pour ne pas tarder à l’entreprendre. Mais ce qui est sûr, c’est
que la tâche est impossible pour un parti tourné sur lui-même, qui se satisfait d’une base sociale très
restreinte et qui n’a jamais vraiment voulu remettre en débat sa stratégie.
4. Podemos : une expérience à étudier de près7
L’exemple de Podemos est intéressant, par rapport à la question qui nous occupe ici. Podemos est
créé en janvier 2014 par plusieurs universitaires, dont les plus connus sont Pablo Iglesias et Iňigo
Errejón, férus de Gramsci8 et du philosophe argentin Ernesto Laclau. Le contexte est celui d’une
intense mobilisation sociale qui succède au mouvement des Indignés (15M), sous la forme de
« marées »9 puis d’une multitude de processus participatifs aux différents niveaux territoriaux, qui
ont conduit des listes citoyennes à conquérir les mairies de Madrid et de Barcelone. Les politiques
d’austérité menées par le PP et le PSOE qui se succèdent au pouvoir et la corruption du système
politique suscitent un profond mécontentement.
Podemos s’est construit dès le départ comme une machine électorale, dont l’objectif est de remplacer
le PSOE et de prendre le pouvoir. Il refuse de se situer sur un axe gauche-droite, mais son
programme est proche de celui de la social-démocratie des années 1980, et fait très peu de place à
l’écologie. Son langage n’hésite pas à emprunter au lexique patriote et au populisme, en désignant
comme ennemi commun les élites politiques et économiques (la « caste ») pour rassembler
l’électorat le plus large. Le parti va connaître rapidement un succès électoral, mais va échouer à
prendre le pouvoir d’Etat.
L’organisation de Podemos est très centralisée au niveau national autour de son dirigeant Pablo
Iglesias. Les « cercles », peuplés au départ d’anciens participants aux assemblées d’Indignés et aux
marées sociales sont en perte de vitesse. Ils ont été court-circuités au profit des « amis » virtuels
(Jeanne Moisand cite la nombre de 350.000 en 2015), par la pratique des votes en ligne. L’ensemble
fait que le fonctionnement de Podemos peut être considéré comme bureaucratique.
Il est traversé depuis le début par plusieurs courants, avec une bataille entre la voie « plébiscitaire »
(celle d’Iglesias) et une voie « participative ». Son dernier congrès a confirmé le leadership de
Pablo Iglesias, face à une orientation plus centriste tournée vers les classes moyennes, portée par
d’Iňigo Errejòn, et un courant anti-capitaliste (Pablo Echenique) – le plus faible – défendant un
projet de rupture.
7 Je m’appuie notamment sur les auteurs suivants : Florent Marcellesi Podemos , L’analyse d’un phénomène politique
de masse, janvier 2015 ; Andreu Coll (un des animateurs du courant Anticapitalistas de Podemos), 4 mars 2017, 2e
forum pour l’émancipation de Nîmes organisé par l’Université Critique et Citoyenne de Nîmes, la Féria du livre de
la critique sociale et des émancipations de Nîmes et Attac Nîmes ; Jeanne Moisand, « Espagne, De l’indignation à
l’organisation », La Vie des idées, 20 mars 2015 ; Josep Maria Antentas, Podemos face à lui-même, Revue
Contretemps, 14 février 2017
8 Sur la question de l’hégémonie et sur la notion de « bloc historique », reprise sous la forme de la référence au
peuple. Il me semble néanmoins, et l’on voit là l’influence d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe, que ces deux
notions ne se recouvrent pas exactement, car le « peuple » pour Podemos ne se réfère pas aux classes sociales et le
projet politique qu’il défend au niveau national est flou. Et l’axe central du discours semble se réduire au plus petit
dénominateur commun, en l’occurrence celui du renouvellement du personnel politique (le «signifiant vide ») et la
désignation de la « caste » comme adversaire. Cela l’éloigne des positions de Gramsci, pour lequel en outre la
« guerre de position » qu’il défendait dans les pays où le capitalisme était développé était loin de se limiter au terrain
électoral
9 Sur la santé (contre la privatisation des hôpitaux régionaux) et le logement (contre les expulsions massives par les
banques)
Le débat n’est cependant pas clos entre les pratiques et langages politiques de équipe dirigeante à
travers sa stratégie médiatique, et ceux des cercles locaux de démocratie participative. Il semble que
nous devrions suivre plus attentivement ces débats, qui peuvent apporter un éclairage intéressant sur
la manière dont l’échelon local peut participer à la construction du bloc historique.
Cela pourrait nous intéresser particulièrement, du fait de l’importance que l’écologie politique
attache historiquement à l’échelon local10.
5. Quel parti écologiste pour une écologie de transformation ?
Comment appliquer ce que nous avons vu à la construction d’un parti écologiste, engagé dans une
stratégie de rupture avec le capitalisme et dans la transition écologique ?
Nous devons répondre à deux questions, intimement liées : 1) définir l’objectif à long terme de notre
combat et la stratégie qui découle de l’analyse de la situation, de l’état des rapports de forces à
l’échelle nationale et internationale ; 2) construire une organisation à l’image du projet.
Nous devons d’abord affirmer clairement notre objectif : nous nous battons pour un monde
nouveau, dans lequel l’exploitation et l’oppression de l’être humain aura disparu, et dans
lequel la civilisation humaine sera réconciliée avec tout ce qu’il y a de vivant sur notre planète.
C’est un combat mené à l’échelle internationale contre le capitalisme, et contre tout autre modèle
productiviste. Nous sommes pour une écologie politique de transformation, qui sera forcément
aussi une écologie sociale.
Nous nous dissocions de l’écologie d’accompagnement, qui oublie la radicalité fondamentale de
l’écologie politique et limite la lutte à des réformes acceptables par le modèle économique
dominant, en somme, une écologie social-démocrate. Et nous dénonçons le capitalisme « vert » des
firmes multinationales, qui voient apparaître derrière la destruction de l’environnement de nouveaux
marchés rentables, l’essor de nouvelles technologies, voire de nouveaux terrains de spéculation
financière, c’est l’histoire de l’incendiaire qui se pose en pompier.
Mais, au-delà de cet objectif général, il nous reste simplement – simplement! – à définir une
stratégie, qui intègre les différentes échelles territoriales – locales, nationale, Européenne et
mondiale. Ce chantier n’est pas vraiment lancé. Comment articuler ces différents niveaux entre
eux ? Avec qui s’allier ? Quels objectifs de court terme ? Comment mener, par exemple, la lutte
contre le changement climatique, pour la sauvegarde des espèces animales en voie d’extinction,
pour la réappropriation des biens communs par les citoyen.ne.s11, en en faisant un moment majeur
de rassemblement et de conscientisation des forces qui se mobilisent dans ces combats?
Aujourd’hui, nous sommes faibles, mais nous serons plus forts si nous nous considérons comme un
10 C’est le niveau auquel peut s’exprimer le mieux l’initiative individuelle et collective, l’échelle aussi de l’organisation
« de base » – des outils « conviviaux » maîtrisés par celles/ceux qui les mettre en oeuvre, de la densité des rapports
sociaux à courtes distances, et une démocratie plus facile à faire vivre – ce qui ne veut pas dire que la volonté de
faire existe toujours. Mais attention de ne pas oublier le « penser global », sans lequel repli sur soi guette, avec le
risque de fermeture sur l’« étranger ». Et in fine, se posera toujours la question du pouvoir d’Etat et du soutien
international.
11 L’écologie politique est sans doute le courant politique qui a poussé le plus loin la critique de la société industrielle
dans les effets sur l’être humain d’outils devenus « despotes » par leur démesure et leur appropriation par des corps
de spécialistes. Cela concerne aussi des institutions, comme le système de santé, la protection sociale, l’école. Tout
cela fait partie de « la chaîne de fortifications et de casemates » dont parle Gramsci et constitue donc un enjeu
majeur dans la « guerre de position » à mener. Nous devons nous y investir plus fortement, en osant remettre en
questions les idées reçues (le « sens commun ») et donc en politisant le débat (qui nous est présenté comme « le seul
choix possible »), en étant attentifs au rassemblement des forces (toujours veiller à la construction du « bloc
historique). Sur ces sujets, voir par exemple Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, « La sorcellerie capitaliste » , La
Découverte, 2005; l’ouvrage collectif sous la direction de Martine Dardenne et Georges Trussart du Groupe de
Réflexion et d’Action Pour une Politique Ecologique (GRAPPE) « Pensez et agir avec Illich, Balises pour l’aprèsdéveloppement », Editions [Couleurs livres] asbl, 2005
maillon d’une grande chaîne qui s’étend dans le monde entier. Et nous savons que si, un jour, nous
sommes en mesure d’arriver au pouvoir en France, nous aurons besoin de trouver des alliés dans les
autres pays pour mettre en œuvre notre programme de transition écologique et sociale.
Pour mener à bien ces tâches, et déjà commencer à le faire, nous avons besoin d’une organisation
qui favorise la coopération entre ses membres, qui soit ouverte sur la société et notamment sur les
groupes sociaux appelés à constituer le bloc historique capable de diriger, et qui soit crédible en
s’appliquant à elle-même les principes qu’elle défend pour la société. Nous avons vu qu’à l’étape
actuelle, la « guerre de position » implique de mettre l’accent sur la lutte culturelle pour
l’hégémonie, en utilisant toutes les occasions qui se présentent12.
Dans cette perspective, je propose pour le parti écologiste, quelques principes fondamentaux :
A. Le parti de transformation doit se concevoir comme un « secteur » du « peuple » en
construction et se construire comme tel (cf. supra le chapitre 3)
B. Le parti doit être à l’image de la société que nous voulons construire : il convient de faire du
parti un espace qui incarne notre objectif autant qu’il est possible de le faire dans le cadre de la
société actuelle, ainsi l’abolition de la division du travail et des inégalités de toutes sortes, à
commencer par l’inégalité entre les femmes et les hommes, l’absence de clivage de classe entre la
base et les dirigeants du parti (ce qui pourrait se produire lorsque le parti recrutera des adhérent.e.s
dans les classes subalternes) et les autres principes écologistes qui figurent dans la charte des
valeurs d’EELV, mais souvent oubliés. Si une partie de ces dispositions peut être inscrite dans un
règlement intérieur, une application formelle de suffit pas – elle peut d’ailleurs se voir dévoyée. On
devra prévoir un bilan régulier de la mise en œuvre de ces principes par une instance extérieure
indépendante.
C. La démocratie interne constitue un élément majeur de son fonctionnement. La démocratie
n’est pas seulement une valeur à défendre, c’est une condition même de l’efficacité du travail du
parti et du maintien de sa cohésion. Il s’agit, là aussi, de la faire vivre dans la réalité courante, en
respectant la lettre er esprit. Elle se traduit de plusieurs manières.
L’organisation doit être largement décentralisée, en donnant un rôle important aux groupes
locaux, qui constituent le lien principal entre l’organisation et la société, en quelques sorte ses
racines. Les groupes locaux participent à tous les aspects de la vie du mouvement, à la définition
des grands choix politiques, et ne sont pas seulement sollicités lorsqu’il y a des tracts à distribuer. Il
s’agit bien d’établir des liens dans les deux sens avec la direction nationale, et pas seulement de haut
en bas.
A cet égard, si l’outil informatique peut rendre des services, il a aussi l’inconvénient 13 de
marginaliser les délibérations collectives (meilleures sur tous les plans, formatrices er
indispensables lorsqu’il faut argumenter et trancher entre des positions contradictoires sur des sujets
complexes, etc.) et même de permettre des manipulations. Il tend à renforcer, en réalité, la
centralisation du parti et le pouvoir de la bureaucratie.
Les partis meurent en se bureaucratisant : il faut faire la guerre au développement de la
bureaucratie dans le parti. Les règles de fonctionnement (par exemple, la révocabilité des
dirigeants) ne suffisent pas à écarter ce danger ; cependant, une centralisation excessive garantit une
bureaucratisation à brève échéance. C’est un problème politique avant d’être un problème de
règlement interne. On a vu que les partis qui donnaient la priorité au travail dans les institutions, en
12 J’ai eu l’occasion de développer davantage cette question dans un texte de novembre 2014
13 Nous l’avons constaté à plusieurs reprises au sein d’EELV et on en voit ici les conséquences pour Podemos
devenant partis d’élus et de collaborateurs d’élus ont fini par se bureaucratiser 14. La ligne que je
préconise n’est pas une garantie – elle apporte néanmoins des gardes-fous, en réduisant les
avantages liés à la détention du pouvoir interne tout en rendant plus valorisantes les autres tâches, et
en élevant la capacité politique et la morale des militants.
D. Elever la formation politique des militant.e.s, autant pratique que théorique
L’expérience montre qu’aujourd’hui un nombre élevé de militant.e.s ont une faible éducation
politique, ce qui nuit à leur action sur le terrain pour contrer les arguments de l’adversaire et mener
la bataille des idées, et réduit leur esprit critique, ce qui les conduit souvent au suivisme par rapport
aux dirigeant.e.s et nuit à leur participation à la vie du parti. La formation politique des militant.e.s
est un impératif, trop peu prise au sérieux à EELV, tant par le parti que par un trop grand nombre de
militant.e.s, qui n’en ressentent pas toujours le besoin compte-tenu des tâches qu’ils ou elles
accomplissent.
Dans la conception du parti « de transformation » que je propose, chaque militant.e, quelle que soit
sa fonction dans le parti, doit se considérer comme un « intellectuel », capable d’analyser une
situation, d’argumenter, de faire des propositions lorsqu’il participe à un mouvement. D’écouter
aussi et d’apprendre de ce qu’il voit et entend, et cela c’est aussi une posture. Cette formation
implique aussi des formations théoriques internes15 et une politique active pour faire naître des élites
intellectuelles issues des masses. Un certain nombre de ces formations devraient se faire au niveau
local, proche du terrain, pour pouvoir s’ouvrir à des non-adhérent.e.s et susciter des débats plus
riches.
Jean Lafont – 1er août 2017
14 On pourrait le dire aussi de certains syndicats et associations
15 Des formations politiques, bien sûr, sur les fondements de l’écologie politique, les grands enjeux, les rapports de
classes, le fonctionnement de l’Etat, l’Union européenne, l’analyse d’une ligne politique, le comportement à avoir
dans différentes circonstances, bref, tout ce qui éclaire la vision du militant et lui permet de s’orienter face à une
situation et un mouvement social