Contribution de Martine ALCORTA – « Le revenu de base : aujourd’hui une utopie demain une solution »

Qu’est-ce qu’un revenu de base ? Le principe est très facile à comprendre, il s’agit de donner à chaque être humain, de la naissance à la mort, un revenu, inconditionnel et universel. Mais le scepticisme que suscite un tel dispositif est aussi grand ! Pourtant l’idée n’est pas neuve et fait actuellement son chemin dans différents pays du monde entier. La présentation de ce dispositif, au commun des mortels, se traduit généralement par une première réaction verbale : « Mais vous allez payer les gens à rien faire ! » Que chacun se rassure, l’objectif d’un revenu de base n’est pas d’offrir une vie sans activités, mais d’offrir la possibilité de choisir de vivre sans activités rémunérées sur le marché du travail ou avec un volume réduit de ces activités. Le revenu de base reste, bien entendu, cumulable avec un emploi. Chacun a alors le choix, de gagner plus d’argent en cumulant revenu de base et emploi ou de gagner du temps et s’adonner à d’autres activités que celles marchandes : bénévolat associatif ou sportif, création artistique, entreprises citoyennes ou sociales, formation personnelle, auto-construction etc. Remarquons, au passage, que ces activités peuvent répondre à de nombreux besoins sociaux et culturels que le marché du travail ne permet pas de garantir. Pour ceux qui ne jureraient encore que par le principe du travail marchandisé, rappelons qu’il y a, dans notre société, des activités utiles et productives qui ne sont pas rémunérées comme le bénévolat en constante augmentation, notamment chez les jeunes, et des activités rémunérées qui ne sont ni productives ni utiles au bien commun comme la spéculation.

Des expérimentations de ce dispositif ont déjà eu milieu dans différents pays, d’autres sont en cours. Les études effectuées sur ces expérimentations ont montré que les bénéficiaires n’avaient pas réduit leur temps d’activités, que l’entreprenariat avait augmenté, que la durée de scolarisation s’était allongée et que les coûts de santé avaient diminué. En Inde, il a redonné vie aux villages pauvres, les joueurs de cartes financés jusque-là par l’aide sociale, ont déserté les tables des cafés et se sont mis à acheter des semences, des vaches, des machines à coudre, ils se sont lancés dans diverses entreprises. Comment comprendre ce changement de comportement, comment expliquer qu’un revenu de base réussisse à remotiver là où les programmes d’aide sociale avaient échoué ? C’est tout simplement le sens de la dette qui a changé. Avec les programmes de lutte contre la pauvreté, les personnes qui reçoivent une aide sociale, se trouvent assignées à une place de pauvres ou de précaires. Ces aides leur renvoient en pleine figure la situation pour laquelle ils la perçoivent. Cette aide ne les responsabilise pas, au contraire, elle les stigmatise et ne les délivre pas de leur problème principal, sortir de la situation qui les a mises en échec et les a dévalorisées. Si vous ressentez votre situation sociale, comme une dépendance et une dévalorisation, vous ne pouvez pas vous regarder avec fierté ni regarder l’avenir avec confiance. L’esprit d’entreprendre et l’envie de créer sourient donc généralement à celles et ceux qui vivent déjà avec plénitude leur existence sur terre. Que change donc le revenu de base ? Il change le sens de la dette, ce n’est plus le pauvre qui a une dette envers la société qui l’assiste, mais c’est la société qui a une dette envers tout être humain qu’il accueille sur terre. De ce fait, le revenu perçu, vous instaure en tant qu’être humain, vous donne une place que vous pouvez façonner selon votre volonté. La richesse, disait Amartya Sen, c’est la capacité de choisir sa vie. Avec le revenu de base la richesse redevient un bien partagé.

Le mythe aujourd’hui est de faire croire que le travail « demain » sera celui qui a accompagné la société de masse, cette société postfordiste qui devait créer de la richesse pour tous, de la richesse redistribuée par le salariat aux travailleurs. Une telle société nous montre aujourd’hui ses limites car la production illimitée se heurte à la survie de notre planète, car les machines qui détruisent des emplois créent de la richesse non redistribuée, car les activités utiles à la continuité de notre Humanité et de notre Nature, ne sont pas toutes compatibles avec les exigences du marché du travail. Le réalisme exige que nous ayons une autre conception du travail et des revenus, une autre conception de ce que doivent être les finances publiques. Avec le mythe du « plein emploi » qui est bon pour le peuple, les politiques publiques ont perdu la boussole de la sécurisation des parcours de vie. Elles tentent de maintenir un équilibre illusoire du marché du travail, flexibilité et productivité d’un côté, sécurisation des parcours de vie d’un autre côté. L’heure est-elle encore au rafistolage des vieilles politiques ou à l’instauration d’autres outils qui remettent au cœur de l’ouvrage publique, la mise en commun et l’émancipation d’un marché du travail chaque jour plus tyrannique envers les travailleurs ? Le dernier film primé à Cannes saura-t-il populariser l’idée que la solution pour lutter contre la pauvreté ne se trouve pas dans la galère de nos aides sociales mais dans l’éradication de la pauvreté grâce à un revenu de base universel et inconditionnel.